24 heures - 11/02/2008

Qui a peur des investisseurs russes ?

Il est bien loin le temps où les clients russes considéraient les banques étrangères, et particulièrement suisses, avec la déférence et l’humilité de ceux qui avancent en terre inconnue. Ces clients, qui connaissaient à peine le fonctionnement d’une carte de crédit il y dix ans, ont appris à décrypter des produits structurés complexes et à en saisir les mécanismes. En effet, contrairement à ceux qui vivaient sur leurs acquis, ces nouveaux investisseurs, dont nombre a bénéficié d’une formation mathématique, ont étudié les nouvelles théories financières avec la pugnacité de ceux qui ont quelque chose à prouver. Ils savent aujourd’hui comparer et exiger le meilleur service, et surtout ils ont perdu ce complexe d’infériorité en matière financière, issu de dizaines d’années passées dans le dédain forcé du capitalisme.

Se pose maintenant à eux la question épineuse de savoir s’il vaut vraiment la peine d’investir dans des marchés qui deviennent de plus en plus difficiles à prévoir alors qu’ils disposent chez eux de possibilités presque infinies d’investissements qui leur rapportent beaucoup plus que n’importe quelle obligation ou action (avec la volatilité en moins). Ces investisseurs sont loin de tous être des "oligarques" aux mains pleines de gaz et de pétrole. Ce sont la plupart du temps des entrepreneurs : l’un a créé une usine d’embouteillage, un autre a fondé un réseau d’agences de voyages, un troisième a développé un programme informatique destiné au secteur bancaire. Bien entendu, pour beaucoup, l’immobilier reste une valeur sûre mais tous ont en commun des projets d’investissement. La tentation de réinvestir est d’autant plus grande que le pays semble aller vers une situation politique stable et surtout prévisible avec une notation de Ba2 selon S & P, pour un pays qui pourrait faire partie des cinq premières économies mondiales d’ici à 2020 (si la Russie conserve un rythme de croissance annuel de 6-7% par an). D’autant plus que ce pays est le leur et qu’ils en connaissent les règles et le fonctionnement.

Fonds du bien-être national

Mais la Russie, elle-même, en tant que pays, où investit-elle sa manne pétrolière ? Le Ministre des Finances Alexei Kudrin rappelait récemment la création d’un fonds national de réserve dont le montant atteignait 127 milliards de dollars au 1er février, et d’un fonds du bien-être national de 32 milliards de dollars. Tous deux sont issus de la scission du fonds de stabilisation créé en 2004. Bien que ces fonds aient pour objectif de préserver les réserves publiques nationales, rien ne les empêcheraient d’acheter des actifs à l’étranger.

La banque de développement Vneshekonombank, dont le capital appartient à l’Etat russe, a prouvé à ce sujet – en rachetant 5% des actions du groupe français EADS à la Vneshtorgbank – que la Russie ne se désintéressait pas des investissements en Occident. On ne peut donc pas exclure que les deniers russes, issus de fonds publics comme privés, ne soient investis dans des actifs étrangers. Quand on pense que UBS a fait appel, entre autres, au fonds souverain de Singapour, il ne serait pas incongru d’imaginer la Russie entrer comme actionnaire minoritaire dans une banque ou une industrie helvétique. Malgré la réticence initiale des pays occidentaux, il se pourrait bien que ces investissements soient accueillis comme un cadeau du ciel, si la crise des liquidités liée au "subprime" allait en s’intensifiant.

Daria Mihaesco, Responsable des pays de l’Est pour la Suisse Romande auprès de Lombard Odier Darier Hentsch